Les arabes ont ils vraiment conquis l' Espagne? 4 ème partie

La crise climatique historique de l' Afrique du Nord et d' ailleurs

Durant la seconde moitié du XIX ème siècle, les archéologues ont déterré dans le désert des ruines parfois importantes, des témoins de grandes villes qui apparaissaient devant leur yeux ébahis. Il était évident que certaines civilisations de l' Antiquité avaient existé dans des régions qui ont aujourd'hui un environnement aride, sub-aride ou désertique. Il était raisonnable de déduire que ces régions aujourd'hui arides n'ont pu substenter les nécessités de ces anciennes sociétés, et que le climat avait changé dans des temps historiques. Ce climat qui a tellement changé de manière fondamentale durant la longue histoire de notre planète, avait, durant le Quaternaire, résulté d' importantes glaciations. Durant leur régression, il y a environ 8000 ans, la calotte glaciaire se trouvait toujours à l' embouchure de la Tamise. Le Sahara avait à cette époque un climat tempéré et les peuples qui y vivaient ont crée une civilisation, et depuis ce moment, le retrait des glaces vers le nord se fit lentement avec une série de mouvements oscillants.
A la fin du XIX ème siècle, quand ces idées commençaient à s' intégrer avec précision dans l' esprit des savants, Pierre Kropotkine, ami du géographe français Elysée Reclus, découvrait dans les steppes du Turkestan des forets d' arbres desséchés, parfois solidifiés, qui s' étendaient sur des centaines de kilomètres. Célèbre pour ses travaux de géographie et ses convictions anarchistes, ce russe ne comprenait pas seulement qu'il s' agissait d' un changement brusque, il fut le premier à déduire de ce phénomène des conséquences d' ordre historique. La dégradation de ces terres avait provoqué l' émigration des nomades vers l' ouest où se trouvaient de meilleurs pâturages. Ainsi s' explique le mouvement de hordes barbares vers ces régions, en un mot, le déplacement de masses de personnes vers des vallées vertes et fertiles de notre continent.

Troncs d' arbres silicifiés

Les découvertes d' Huntington

Pour confirmer ces observations, l' Institut Carnegie de Washington subventionna une grande exploration dans le Turkestan en 1903, dirigée par le géographe américain Raphael Pumpelly. Ces explorateurs ont reconnu l' importance de la zone d' arbres desséchés, la plupart du temps des peupliers, et étaient accompagnés d' un savant américain qui deviendra rapidement célèbre: Ellsworth Huntington. Celui ci pris immédiatement conscience de l' importance des changements de climat qui avaient eu lieu dans l' histoire, un thème dont il a dédié la première partie de sa vie. Il confirma rapidement les hypothèse de Kropotkine, et commença de grandes études avec des méthodes d' investigation diverse. Cette recherche a durée depuis ses premières notes sur le Turkestan en 1905, jusqu' à la publication en 1924 de la troisième édition de son oeuvre: Civilisation and Climate, la synthèse de ses efforts. Huntington et d' autres spécialistes convaincus par ses enseignements ont fait de nombreuses investigations pour vérifier les variations du niveau des eaux dans certains lacs asiatiques, en relation avec la situation de certaines ruines connues. Ces enquête sur les niveaux d' eau qui ont servit à la construction des monuments références, démontraient de grandes oscillations dans le niveau des eaux dont la superficie baissait ou augmentait selon les époques et leur pluviosité. La mer Caspienne, cette mer fermée témoin d'un océan du Tertiaire disparu, était particulièrement faite pour ces enquêtes, puisque sur ses bords s' était développés au cours du temps, d' importantes civilisations. Ils étudièrent aussi les modifications du faciès, qu 'elles soient botaniques ou zoologique, dans des régions aujourd'hui désertiques. Albrecht Penck (1858-1945), un des fondateurs de la géomorphologie glaciaire, observa les mouvements de végétation et des dunes du sud du Sahara, et confirma les travaux d' Huntington. Il se manifestait des oscillations de dame nature d'une climatologie glaciale ou torride selon une succession de cadres géographiques, se suivants selon un ordre déterminé, caractérisés par des observations géobotaniques précises. La végétation sub-polaire ne pouvait brusquement laisser place à des espèces sub-arides. Une série d' intermèdes devaient avoir existé pour chacun de ses extrêmes, ce qui était d' importance capitale pour reconstituer le paysage du passé. 
D' autres recherches ont pris des méthodes très curieuses, par exemple une étude dans le désert de Syrie a réussi avec l' aide de témoignages historiques d' établir des statistiques avec lesquelles on pouvait inscrire le nombre de caravanes qui traversaient cette région pour aller de Damas à la Chaldée. Ainsi, on a pu déterminer les dates des changements de trajectoire, au moment où ces routes étaient devenues dangereuses par l' absence d' eau et furent abandonnées. Ces faits démontraient des oscillations de la pluviosité et de l' activité de la sécheresse dans ces régions, autrefois riches et fertiles comme le témoignent les textes anciens et l' archéologie.
Avec ces méthodes moitié géographiques et moitié historiques, on ne pouvait qu' énoncer des propositions générales: le climat avait changé depuis l' Antiquité. On avait la certitude qu' un processus de sécheresse s' était manifesté depuis le II ème siècle et avait ensuite acquis un caractère intense. Il était impossible de déterminer une situation climatique précise avec une référence à une région dans un moment passé. la seule chose qui restait dans les capacités des chercheurs était d' induire des relations entre la crise climatique et les événements du passé. Ce n' était pas la même chose avec les méthodes utilisées par Huntington qui possédaient la rigueur des calculs mathématiques, qu'on pouvait appliquer avec n'importe quelles circonstances de l' espace et du temps. Rapidement, il comprit que les doubles impressions radiales qui apparaissaient dans les sections transversales des arbres corpulents coupés, et si on en calcule la moyenne d'un grand nombre de spécimens , elles déterminent l' ancienneté mais aussi les caractéristiques de sécheresse ou d' humidité. Il existe en Californie un arbre gigantesque, le Séquoia washingtonien dont l' âge atteint les 3500 ans, et pour les spécialistes, il s' agit de véritables archives météorologiques. Huntington en étudia minutieusement 450 et avec ses calculs il établit des graphiques exacts et précis. Des recherches parallèles sur le lac salé d' Owens,- alimenté par une rivière au même nom dont les eaux conduisent à Los Angeles-, proche des séquoias d' Huntington, confirmèrent les données d' Huntington par de nombreuses analyses des sels présents dans le lac et la rivière.
Ces données très importantes pour l' historien parce que les séquoias et le lac se trouvent dans la même latitude que la Méditerranée, ont été confirmée par les travaux du géologue suédois Gerard de Geers, qui étudiait les dépôts que laissent les glaciers dans leur retrait, conséquence de températures plus élevées. Il établissait en 1940 une chronologie de la situation climatique au long des derniers millénaires, et ces résultats obtenus avec des méthodes totalement différentes que celles employées par Huntington, qui corroborent pourtant, enlèvent toute hésitation. On peut de nos jours étudier l' évolution du climat des temps historiques et fixer avec des dates précises les grandes crises atmosphériques.



Le climat a modelé notre histoire

Les historiens ne peuvent ignorer ces enseignements: d' importantes civilisations, comme celle qui s' est développée en Mésopotamie, avaient disparues corrodées par la sécheresse. L' érosion du vent avait enterré sous les sables Sumer, Ninive, l' immense Babylone. Au contraire, d' autres civilisations ont disparues à cause d'un phénomène inverse: les mayas et les khmers qui ont construits des magnifiques temples à Angkor, et d'autres moins connues furent étouffées sous la foret tropicale, qui est soudainement apparue en démantelant ses constructions civiles et religieuses, dont les ruines se trouvent derrière d' épais feuillages. Ainsi, les modifications du climat au cours des temps passés, transformant l' environnement de ces sociétés anciennes, était l' une des clefs pour comprendre l' évolution de l' histoire universelle.
Il se présentait pourtant pour l' historien une grande difficulté: il fallait dater chaque mutation du paysage, chaque cadre naturel, s'il ne voulait pas tomber consciemment dans des anachronismes rutilants. Durant le Moyen Age, la péninsule Ibérique avait un autre climat que celui des temps modernes et cette méconnaissance était entre autre due au caractère mythique de l' histoire de l' Espagne. Ainsi, pour établir ce cas particulier qui nous intéresse dans cette thèse, c' est à dire le faits passés du VIII ème siècle, il est nécessaire de reconstituer le cadre naturel d' alors, qui était la conséquence de l' évolution générale du climat dans notre hémisphère. Puisque celle ci était en corrélation avec la situation atmosphérique du Sahara, on a donc réduit ce problème en déterminant la dernière transformation de ce désert; c' est à dire la date à laquelle elle est passé d'un environnement steppique à un environnement aride. D' après ce que l'on sait, il est raisonnable de situer cette mutation durant le Haut Moyen Age et si cela est exact, on doit admettre l' existence d'une connexion entre la mutation du paysage avec la crise économique et politique qui avait ravagé à la même époque le Maghreb et la plus grande partie de la péninsule Ibérique. En d' autres termes, la révolution islamique était en fonction réciproque avec ce processus de désertification du Sahara.

Site à Angkor

Relativisation de la désertification saharienne

La majorité des géographes concordent sur les principes suivants: les déserts actuels sont de formation récente. On pourrait débattre sur les mécanismes climatiques, ce que l'on ne doute pas, c' est processus le processus d' aridité s' accentuant jusqu' à un désert n' a pas été simultané dans toutes les régions. Il y a des déserts anciens et des déserts récents. En raison des gigantesques dimensions du Sahara, environs 5000 km de longueur de la Mer Rouge à l' Atlantique, et 2000 km de largeur de l' Atlas au Soudan, presque 10 millions de kilomètres carrés, le processus d' aridité n' a pu être le même dans tous les lieux. La face désertique de sa partie occidentale est plus récente que l' orientale.
Comment apprécier cette différence? Emile Félix Gauthier, un des premiers à avoir étudié le Sahara employait un terme tout à fait approprié. Il disait que les déserts anciens comme celui de Libye étaient dans un état "aseptique". Il voulait ainsi exprimer le fait que dans ces régions les conditions géophysiques et climatiques s' imposaient avec telle rigueur que la vie y était quasiment inexistante. La faune et la flore y avaient disparus et les caravanes ne les traversaient pas, avec les moyens antiques personne n' osait le faire. Au contraire, le désert occidental, de formation plus récente possédait des puits importants, des restes de végétation témoignaient d' une situation antérieure déjà révolue. Il existe encore une faune spécialisée et répandue, dans certains endroits en hiver, apparaissent des pâturages suffisants pour alimenter quelques troupeaux de chèvres et de chameaux, et les nomades et les caravanes passent encore par ces endroits. Le faciès géophysique confirme aussi l' existence d' une divergence au sujet de l' époque où le sol s' est détérioré. Au Sahara Oriental, les réseaux fluviaux se trouvent remplis et bouchés par l' érosion éolienne, les sables cachent les reliefs autrefois sculptés par les eaux, donnant un paysage d' une uniformité grandiose, mais lunaire. De manière différente, dans la partie occidentale du Sahara il reste un réseau fluvial fossile. L' eau ne se jette plus dans ces grandes vallées du Quaternaire, creusés par des fleuves et des rivières aujourd'hui desséchées, mais elle peuvent se reconnaître facilement. Plus on se rapproche de l' Atlantique, et plus les oueds conservent la même contexture géophysique que les rivières européennes. Ainsi, on peut trouver dans le Rio de Oro, les méandres du Seguia el Hamra, dont les rivières sont dépourvues de végétation, mais dont le lit maintient encore son tracé sinueux d' une rivière en vie. Cette thèse ne s' intéressera qu' aux zones du Sahara Central et Occidental pour comprendre le rôle joué par le changement climatique avec les événements du VIII ème siècle. Mais même dans ces deux zones, les processus n'ont pas été les mêmes, celui de la région centrale avait été bien plus prononcé. Il y a là bas un tanezrouft ou "désert de la soif" qui atteint de 150 à 300 km dans ses dimensions nord-sud. Cette zone est entourée par des steppes xérophytiques très altérées dans lesquelles se modifie la faciès du paysage vers une végétation sub-aride, et devient ensuite très aride à mesure que l'on dirige vers la Méditerranée ou vers le Niger. Un processus de désertification se produit toujours en plusieurs étapes où le changement du paysage varie successivement du steppique au sub-aride, du sub-aride en aride, et modifie le climat des zones périphériques. Cette loi de corrélation permet de reconstituer la succession des paysages qui ont existé dans le passé. Il suffit de réunir des témoignages historiques en nombre suffisant pour déterminer l' existence de cadres naturels antiques, et si c'est possible, d' établir la chronologie de ses mutations. Cette tache est facilitée par le fait qu'il s'agisse d'un processus récent, on peut encore reconnaître les témoins d' ordre géobotanique et biologique. 

Conifère au Tassili

Ces forets disparues d' Afrique du Nord

Les escargotières, qui sont des lieux où se préparaient les escargots pour leur exportation et consommation, se trouvent par milliers dans le sud de la Tunisie. L' analyse des cendres des bûchers permet de localiser les anciennes forets et classifier les espèces les plus fréquentes. Certaines de ces escargotières appartiennent à des âges plus modernes, mais vont de la civilisation capsienne jusqu' aux cultures néolithiques du dernier millénaire qui se confondent avec les temps historiques. Certains gisements ont de grandes dimensions, selon Lionel Balout: "sous l' immense grand mur de Relilai, 5000 mètres de cendres représentent quelque 500 000 m3 de bois carbonisé et toute la dépression de Tlidjsene, au sud ouest de Tébessa (au sud de Constantine), possède de nombreux gisements similaires dans des refuges et des grottes."
Bien qu'il y ai assez d' éléments pour admettre un changement climatique récent en Afrique du Nord, nous ne connaissons pas de travaux qui permettent d' établir des dates approximatives de modifications successives de la végétation dans cette zone. Mais nous pouvons apporter la donnée suivante: Mr Picq, un météorologue qui a vécu dans les observatoires du Sahara nous a communiqué qu' il existe un front de silicification d' espèces végétales qui s' étendent dans le sud du Sahara central, dans des régions situées au nord du Niger. Sur les bords du fleuve se développe une flore caractéristique mais si on se dirige vers le nord on trouve des forets à bois dur, au delà apparaît alors le processus de silicification. Des arbres morts et desséchés qui se tiennent debout, sont arrosés par la silice contenue dans le vent qui pénètre dans le bois, convertissant le tronc en monolithe. Plus au nord, on les trouve renversés par le vent et sont dispersés dans le sol en bouts cassés sous forme de grosses pierres. Plus loin encore, on les trouve en bouts plus petits avec lesquels les indigènes font des manches pour leur couteaux. Il s' agit du même phénomène qu' avait observé Kropotkine au Turkestan. Ce processus de silicification, échelonné sur une distance aussi grande, signale un mode précis de déssechement de ces lieux à des dates pas très éloignées dans le passé, un déssechement qui a en plus été rapide. L' existence d' espèces corpulentes dans le Sahara a été récemment confirmée par une observation directe: il reste encore des conifères dans le centre du désert. Une expédition menée en 1950 par l' archéologue Henri Lothe pour copier des peintures rupestres dans le Tassili, avait découvert dans à Tamrit des cyprès (cupressus dupreziana) "dont les les troncs mesurent 6 mètres de circonférence! Les cyprès qui se découvrent devant nous sont l'une des curiosités les plus singulières du désert..... On avait jamais vu cette espèce dans la région. Le guide m' expliquait qu'il existe dans les monts avoisinants de nombreux arbres morts il y a fort longtemps. Ils proviennent aussi de la préhistoire, et sont les rares témoins d' un passé plus humide....Il en reste une centaine, mais l' inventaire que nous avons fait nous enseigne qu' ils était nombreux au sommet du Tassili...Ainsi, le Hoggar et le Tassili jouissaient autrefois d'un climat méditerranéen et par conséquent ce ne serait pas surprenant que ces monts aient été peuplés."

Crue de l' Oued Saoura

Des sources ont jadis baigné le Sahara jusqu ' à des temps historiques

Il a déjà été suggéré antérieurement que le Sahara Occidental se caractérise par la présence d' un réseau fluvial de rivières mortes, dont la morphologie peut toujours très bien se distinguer de nos jours. Certains de ces oueds étaient très importants, et ont jadis charrié d' importantes masses d' eau. L' Oued Saoura descend de l' Atlas marocain et s' étend jusqu' à 500 ou 600km vers le centre du Sahara. Mais comme l' eau qui y circule ne dure que quelques jours dans l' année, il est évident que ce n' est pas cette force qui a creusé le lit de cette rivière sèche en temps normal. C'est la même chose avec un autre oued, l' Igargar, celui ci déjà fossile, qui possédait dans le passé des dimensions impressionnantes, dont Emile Félix Gauthier en faisait sa description. "Sa source se trouvait dans les tropiques et sa dernière cuvette se trouvait près de Biskra (au nord est de l' Algérie): mille kilomètres à vol d' oiseau; une longueur intermédiaire entre le Danube et le Rhin. L' Igargar se jetait du sud au nord, du coeur du désert à sa périphérie; exactement l' inverse de l' oued Saoura....Les conséquence de ce fait sont considérables."
Ceci ne peut s' expliquer que par la présence, jadis, d'une pluviosité importante dans les régions centrales du Sahara, dont les eaux alimentaient un fleuve de grande dimension qui avait sculpté des vallées et avait formé un immense réseau fluvial. De sorte, l' Igargar suivait une direction parallèle à celle du Nil, mais le premier était moins large et que sa source se trouvait dans une région qui s' est ensuite convertie en désert de manière progressive. Au contraire, les deux sources du Nil qui l' alimentent, se trouvent dans le coeur de la zone équatoriale. Deux réserves naturelle d'une capacité énorme, située dans des régions arrosées à certaines époques de l' année par d'extraordinaires pluies. Pour cette raison, le Nil s' est maintenu en vie tandis que l' Igargar s' est fossilisé. 
Plusieurs témoins, des poissons et autres témoins zoologiques, confirment que le dépérissement  et la mort de ces anciens grand fleuves, a eu lieu à une date récente,selon Gauthier: "Il n'y a pas que ses formes juvéniles qui témoignent eue les eaux des vallées mortes de l' Igargar aient coulées à des dates récentes. Cela fait longtemps que l'on connaît à Biskra dans les oasis du oued Rir, -c' est à dire la dernière cuvette de l' Igargar Quaternaire-, des petits poissons tropicaux, les chromis. Ils abondent de nos jours dans les mares, dans les canaux des palmeraies. On les a vu surgir des eaux des puits, et se sont réfugies où ils pouvaient dans les sources souterraines. Récemment, dans la même région, on a trouvé un poisson beaucoup plus grand, le Clarias lazera, un silure populairement nommé par les anglais et les français, "poisson chat". Anciennement, il s' agissait d'un poisson tropical qui pullule toujours en Egypte en suivant le Nil, cependant, il s' agit d'un intrus dans le monde méditerranéen. Dans le Sahara algérien on le trouve tout le long de l' Igargar, depuis les lagunes où autrefois il disparaissait, jusqu' à ses sources, dans des mares boueuses où il vit précairement. Dans cette même région de Biskra, danse un compagnon de ses poissons bien plus célèbres: l' aspic de Cléopatre, le serpent des charmeurs, un cobra d' Hindoustan, qui a aussi émigré des tropiques. Sa présence dans le sud algérien reste inexplicable si l'on ne fait pas intervenir l' Igargar du Quaternaire. Le fait se rend encore plus évident avec le crocodile. On l' a trouvé dans des mares de l' oued Mihero, une artère de l' Igargar. C' est peut être le dernier survivant, il faut s'imaginer le miracle biologique que représente pour cet animal de subsister dans un tel environnement, mais il s' agit d' une réalité indéniable. Tout ceci nous mène à une époque où l' Igargar et l' oued Taj asaset se rejoignaient par leur sources, établissant une communication par les eaux, entre les tropiques et le monde méditerranéen. Cette époque ne peut remonter très loin dans le passé, parce que si les rivières sont mortes, certains de éléments de sa faune ont survécu."
A quelle date situer cet événement? Il convient de fixer les termes de la question. Il s'agit d'un grand fleuve saharien qui coulait majestueusement dans sa vallée, comme le Danube de nos jours, qui a réussi a sculpter violemment son lit dans la roche? Ce cas se remonte à des âges géologiques. On est ici plus intéressés par les derniers traits de l' Igargar, quand il ressemblait aux fleuves du bassin méditerranéen, sans avoir assez démérité pour être nommé oued. Avec les données que nous avons sur sa faune résiduelle, il est très probable que sa longue agonie ai duré jusqu' à des époques récentes, c' est à dire historiques.
Selon Lothe, il existe au Tassili, région montagneuse située dans le centre du Sahara, un petit oasis, Iherir, "qui est le l' endroit du désert le plus riche en eau, fait inconcevable dans d' autres lieux, les lacs se succèdent sans interruption dans le lit de l' oued (peut être un affluent de l' ancien Igargar), atteignant certains un kilomètre de longueur et 10 ou 12 mètres de profondeur." Durant la première expédition française au Tassili en 1905, le capitaine Touchard, avait avisé de la présence des derniers grands sauriens du Sahara grâce aux traces que ces animaux avaient laissés. Deux ans plus tard, l'un d' eux fut tué par un subalterne du capitaine Niegen et disséqué, pour décorer le laboratoire de zoologie de l' Université d' Alger. Le dernier exemplaire a été tué en 1924 par le lieutenant Bauval. Au cours de son expédition en 1950, Henri Lothe ne put en découvrir malgré de nombreuses recherches. Par faute d' aliments, cette espèce s' était éteinte, et avec le déssechement du pays, la faune avait disparue petit à petit, avec le crocodile, carnivore vorace. Comme l' a très bien compris Lothe, "c' est un témoignage magnifique sur le passé humide du Sahara, en des temps où un réseau fluvial très étendu, le traversait du nord au sud, mettant en relation la faune des lagunes salées (chotts) de Barbarie avec celles du Niger et du Tchad." Il ne fait aucun doutes que la présence de ces reptiles confirment que la date du déssechement du Sahara ne remonte pas très loin dans le temps, pour la simple raison que ce témoin n' ai pu vivre beaucoup de temps à la disparition de son cadre environnemental naturel.
Ces derniers vestiges d' un environnement humide ont survécus dans le Tassili en raison de son altitude. Mais qu' en était il dans les plaines du Sahara? Un autre fait s'impose: il existe sous les oueds d' importantes nappes phréatiques. Pour atteindre cette eau, les indigènes ont construits des puits et des tunnels. Ces galeries sous terraines ont été l' objet d'un travail considérable, spacieuses, une personne peut y circuler, et atteignent parfois 70 mètres de profondeur. Elles possèdent des puits d' aération et leur dimensions son considérables, selon Gauthier, dans le Tamentit, ces galeries mesurent 40 km. Ces travaux n' ont pas pu avoir  commencé quand les niveaux phréatiques se trouvaient à grande profondeur, comme ce serait le cas si le régime climatique et fluvial aurait changé en des temps lointains. Puisque les indigènes n'ont pas les moyens techniques pour les découvrir sous terre, la construction des puits et des galeries a commencé quand l' eau se trouvait en superficie. Et à mesure que le climat empirait, ils ont commencé à creuser le sol de manière synchrone avec la baisse des eaux, et descendaient à mesure qu' augmentait la sécheresse. Ces oeuvres sont récentes, selon certains témoignages historiques les oasis ont été crées au cours de l' ère chrétienne, entre le VI ème et le XVIII ème siècle. Selon Gauthier, les plus anciens sont ceux de Gourara: "Dans le Touat, les procédures orientales d' irrigation, les galeries, c' est à dire les palmeraies telles qu' elles existent aujourd'hui, datent du III ème siècle de l' Hégire, notre X ème siècle après Jésus Christ. Dans le Tidikelt, les palmeraies les plus anciennes ne datent pas plus loin que le XIII ème siècle, et les plus récentes du XVIII ème siècle".

Le Clarias Lazera

La toponymie du Sahara témoigne d'une région récemment habitée

Comme pourrait le dire Emile Félix Gauthier, le Sahara Central n' est toujours pas "aseptique". Cette région de possède plus la vie d' antan, mais en garde le souvenir; et tous ses explorateurs sont d' accord sur le fait suivant: ces zones du désert étaient autrefois habitées, jusqu' au redouté Tanezrouft. On y trouve un peu partout éparpillés sur le sol des témoignages d' anciennes populations, et dans certains lieux privilégiés, ceux d'une vie de troglodyte, où abondent des gravures et des peintures rupestres. Ces oeuvres démontrent non seulement la densité démographique de ces régions aujourd' hui désertiques, mais aussi de la faune et de la flore disparues. En plein dans l' Erg, dans le Ténéré, c' est à dire la région du Sahara actuellement la plus sèche, Lhote a retrouvé les restes de campements de pêcheurs, plusieurs monticules d' arêtes de poissons "qui pouvaient remplir plusieurs chariots". On trouve disséminés sur le sol, dans le Tanezrouft comme dans le Rio de Oro, des rouleaux ou de grands mortiers taillés dans la pierre d'une seule pièce. Ils servaient à aplatir le grain et le réduire en farine, il n' y a aucun doutes là dessus. On apparie ces instruments avec ceux toujours utilisés au Soudan, mais se trouvent toujours dans des lieux où il n' existe pas la moindre présence de végétation.
La toponymie actuelle du Sahara Central démontre que ces lieux ont été habités par des populations, et abandonnées à des dates récentes. Dans un vrai désert "aseptique", pour ainsi dire ancien, il n' existe aucune toponymie. Comme personne n' a traversé ces lieux depuis des centaines d' années, voire des milliers, les anciens noms géographiques, s' ils ont existé, ont été oubliés. A cause de ce manque, les explorateurs de ces zones se sont vu obligés de baptiser les points culminants du relief avec leur savoir et leur compréhension. Ceci n' est pas arrivé dans le Sahara Central et Occidental, au contraire, le voyageur se surprend à constater l' abondance des noms que signalent les guides. Comment expliquer cette richesse toponymique dans des lieux aussi éloigné de quelque concentration urbaine? Il faut admettre qu' à d' autres époques, une importante population avait donné un nom au divers points culminants, et que sa disparition est récente parce que la toponymie est restée en mémoire, et nous est venue par les caravanes.
Pour assurer leur orientation, les guides avaient tout intérêt de les garder en mémoire, et cette tradition s' est maintenue de père en fils. Cela ne peut être très ancien. Avec l' augmentation des conditions adverses du Sahara, le passage des caravanes a diminué. On sait par exemple que durant les temps modernes, durant le XVI ème siècle, ils traversaient de manière assidue le désert central, du sud tunisien à Tombouctou, et se composaient parfois de plusieurs milliers de chameaux. Ce n' est pas seulement le commerce maritime qui a réduit cette circulation, mais aussi les risques toujours plus grands, causés par le climat, d' où un amoindrissement de son importance. Le fait est indiscutable, quand l' européen a commencé à explorer le Sahara, le nombre de caravanes était déjà à son minimum. En d' autres termes, si les européens ne seraient pas intervenus avec leur moyens techniques, la toponymie du Sahara Central aurait aussi terminé par disparaître. Mais l' existence de cette toponymie confirme cette dépopulation récente, conséquence d'une crise climatique.

Petite reconstitution chronologique de la dégradation historique du Sahara Central

Les sources historiques démontrants un climat historique en Afrique du Nord, différent de l' actuel, sont déjà présentées dans "Quand l' Afrique du Nord n' était pas encore entièrement désertique"

Avec les éléments dendrochronologiques et géographiques, les éléments zoologiques et biologiques, les témoignages historiques et archéologiques mentionnés, on peut dresser une petite chronologie du climat du Sahara Central:

XI ème siècle av JC: Les régions centrales du Sahara occidental avaient un aspect vert, propre à un environnement de prairies. Si c' est bien le cas, cette région était arrosée par une pluviosité de 800 millilitres d' eau par an.

VI ème siècle av JC: Durant l' époque d' Hérodote, certaines régions du Sahara Central conservaient leur caractère antérieur, tandis que d' autres commençaient à se dégrader. L' eau tombait peut être, à raison de 600 millilitres   par an, qui se répartissait déjà de manière inégale durant l' été

I er siècle av JC: Durant l' époque de Strabon, le processus de sécheresse a bien plus avancé. Un faciès aride est déjà atteint, avec peut être des zones du Sahara Central encore sub-arides. Pour traverser ces régions à cheval il est nécessaire de prendre des précautions.

III ème siècle ap JC: On remarque une mutation rapide de la faune nord-africaine. La plus grande partie du centre du Sahara a un faciès sub-aride avec une pluviosité tournant autour de 250 millilitres d' eau par ans

Du VI au VIII ème siècle: La steppe xérophile, antichambre du désert, apparaît dans tous le Sahara Central

XI ème siècle: Le faciès sub-aride a atteint les confins de l' Atlantique mauritanien

Le déssechement du Sahara pour ses énormes dimensions et le caractère excessif de son irradiation, oeuvre de lois de corrélation qui unifient les cadres géographiques les plus divers, a coïncidé avec des troubles climatiques dans le cadre environnemental de la péninsule Ibérique. 
Ceci permet aussi de comprendre et d'interpréter correctement les textes rarissimes et laconiques, arrivés jusqu' à nous. Comme nous allons pourvoir le constater, quand nous analyserons la crise révolutionnaire qui eu lieu en Espagne au début du VIII ème siècle, un auteur nous informera que la faim y avait éradiqué la moitié de la population, et nous ne sommes pas disposés à considérer cette proportion comme le fruit du génie hyperbolique des anciens. Il nous sera alors possible de faire cadrer cette donnée avec un phénomène de plus grande portée: la mutation du paysage avait ruiné la traditionnelle agriculture du pays.
D' autre part, il s'impose une observation: par une convergence notable entre le développement des idées fortes et la modification du cadre environnemental, qui n' a probablement pas été la seule de notre histoire; l' accentuation de la sécheresse de l' Asie jusqu' à l' Afrique durant le Haut Moyen Age a été un phénomène parallèle avec une divergence dans les idées monothéistes qui s' est simultanément manifesté dans ces régions. C' était le fruit d'une longue évolution antérieure, et a rapidement atteint des proportions et des dimensions considérables: l' Islam, et la civilisation arabe.

A suivre...

Ce texte est une traduction partielle du livre de l' historien espagnol Ignacio Olague "Los arabes no invadieron a España"



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